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L’échantillon, une nouvelle science-fiction ET fantasy

Préambule

Lorsqu’un magazine lance un appel à texte où il est demandé de mêler un futur hypothétique et un passé fantasmé, voici ce que cela m’inspire: L’échantillon, une nouvelle science-fiction ET fantasy . Ce texte a initialement été publié dans le numéro 3 de la revue « Fantasy Arts and Studies ».

illustration wikipédia

L’échantillon

// DE AGENT 2732 A SURV/

MSG N° 001/2732/KASSAR/ADN-PA-KSR

OBJET : COMPTE-RENDU D’ARRIVÉE

AGENT 2732 BIEN INFILTRÉE SUR KASSAR / AUCUN SIGNE DE DÉTECTION PAR POPULATION AUTOCHTONE / CONFORMÉMENT À PLANIFICATION, INSERTION DE L’AGENT 2732 DANS POPULATION À L’OCCASION DE L’ACTIVITÉ COMMERCIALE NOMMÉE « MARCHÉ » PUIS INSTALLATION POUR QUELQUES CYCLES DIURNES DANS LOCAL DE REPOS TARIFÉ NOMMÉ « TAVERNE DES DEUX BOUCS » / COMPTE-RENDU D’INSTALLATION À SUIVRE //

Agenouillée et dissimulée dans la lisière de la forêt, l’agent 2732 relut son texte, le crypta puis l’envoya. Ceci fait, elle désactiva la fonction messagerie de son assistant individuel. L’écran et le clavier holographiques disparurent, et le long bracelet reprit son aspect anodin et grossier. Même après les trois mois de stage intensif, l’universitaire continuait de s’émerveiller des gadgets dont l’avaient équipée les services secrets de l’Union Interplanétaire. Chacun des objets qu’elle portait possédait une ou plusieurs fonctions cachées. L’amusement qu’elle ressentait se dissipa lorsque l’image de sa collègue Liru lui revint en mémoire. Aucun de ces outils merveilleux ne lui avait évité le bûcher. L’enregistrement de ses derniers hurlements et les cris de la foule « Sorcière ! Sorcière ! » résonnait encore dans sa tête. Elle chassa, tant bien que mal, la peur qui commençait à nouer ses intestins.

Gehanne, selon le prénom qu’elle s’était choisi pour sa mission sur la planète Kassar, se redressa, s’ébroua pour chasser les derniers frissons et sortit du bois. Avant de rejoindre l’abri de sa lointaine orbite, la navette automatique avait laissé une charrette à bras, au milieu de la clairière voisine. Celle-ci était en tout point identique à celles qu’utilisaient les vendeuses de plantes médicinales, surnommées « soigneuses » dans cette province. Dans la pénombre, la jeune femme brune saisit les deux brancards et poussa son étal ambulant sur le sentier. Le marché n’ouvrait qu’au lever du jour, mais la ville de Bürdü était à plus de deux lieues de là.

Spécialisée dans les exo-cultures, elle avait été choisie précisément pour sa connaissance approfondie de Kassar. « Désignée » était plus exact. En d’autres circonstances, cette mission d’exploration l’aurait comblée ; les autorisations étaient si rares. Mais la guerre faite à l’Union par les Qitalons en avait décidé autrement. Gehanne se remémora l’étrange entretien, qui avait tout déclenché pour elle :

« Professeur, vos collègues et vous-même êtes les seuls à pouvoir vous rendre sur Kassar sans être détectés, avait insisté le membre de l’Agence Interplanétaire d’Information. Vous connaissez les langues, les coutumes… Nous avons besoin de vous là-bas pour contrer les pouvoirs psychoactifs de la race Qitalon.

– Je ne vois pas le rapport, avait répondu la jeune femme.

– Ce que je vais vous dévoiler est classifié « secret ». Nous sommes en train de perdre la guerre. Lentement, mais nous la perdons. En de nombreux points de l’Union, nos forces de défense font l’objet d’attaques psychoactives que même notre meilleure technologie ne peut contrer. Les Qitalons sont capables d’instiller chez nos combattants la panique ou, au contraire, une agressivité incontrôlable. Nous ne comptons plus les unités qui se sont entre-tuées. Notre seul salut serait de modifier le patrimoine génétique de nos soldats pour qu’ils puissent résister à cela. Mais il faudrait…

– … des génomes de psychoactifs compatibles avec la race humaine, avait ajouté l’universitaire. Je comprends mieux votre intérêt pour Kassar et ses magiciens. Mais je ne saisis toujours pas pourquoi vous n’y allez pas vous-même. Le statut de planète-conservatoire peut être suspendu le temps qu’un détachement de vos « agents » y prélève quelques échantillons d’ADN d’enchanteur, de druide ou de sorcier humains. Même s’ils sont détectés, le mal sera moindre. La mythologie de Kassar y gagnera quelques pages supplémentaires. Il y a eu des précédents vous savez ! »

L’agent secret était resté silencieux pendant quelques secondes. Comme à regret, il avait expliqué :

« Nous y avons pensé, bien sûr. Mais les sondes que nous avons envoyées pour surveiller la planète ont révélé la présence des Qitalons. Nous ne comprenons pas ce qu’ils y font, car ils sont inactifs. Mais ils se cachent sur Kassar, dissimulés au sein de la population, c’est certain. S’ils découvrent nos intentions, ils jetteront toutes leurs forces dans la bataille avant que nos généticiens n’aient réussi à implanter une protection psychique chez nos combattants. Et là… »

Après un nouveau silence et un long soupir, l’homme en costume avait expliqué les détails de la mission et de l’entraînement qui la précéderait. La jeune femme avait vite réalisé que l’Union Interplanétaire ne lui laissait pas le choix. L’évocation d’un renvoi de son poste d’enseignante, puis d’un enrôlement de force, était sans équivoque. Après cette menace, l’homme avait tenu à la rassurer : il ne lui était demandé de rapporter qu’un seul échantillon de Kassar. Les généticiens assuraient que cela suffirait. Mais les Qitalons ne devaient, en aucun cas, comprendre ce que l’Union préparait.

L’horizon commençait à s’éclaircir et Gehanne se trouvait encore loin de Bürdü. Le cri d’un coq la fit sourire, mais elle se reprit aussitôt. Pour la marchande de remèdes et de plantes qu’elle était désormais, il n’y avait là rien d’exceptionnel. Elle se répéta le mantra que ses instructeurs lui avaient enseigné : « Tu es Gehanne, habitante de Kassar. Réfléchis comme elle, agis comme elle ! ». Et pendant qu’elle poussait sa petite charrette et se rappelait cette absolue nécessité, l’horrible fin de Liru, détachée sur Kassar quelques semaines avant elle, lui revint. L’enregistrement et les quelques informations envoyées par son assistant individuel, avant de fondre, n’avaient pas réussi à expliquer comment elle avait été arrêtée puis brûlée vive, ni par qui. Mais il ne faisait aucun doute qu’elle s’était trahie d’une façon ou d’une autre.

L’enceinte fortifiée de Bürdü était maintenant visible depuis la route. La jeune femme, protégée du froid par sa grande cape brune, y poussait son fardeau. Son attention captivée par les remparts qu’elle avait maintes fois rêvé de contempler, elle ne vit le nain qu’au dernier moment.

« Holà soigneuse, gare où tu pousses ton chariot ! » l’admonesta le petit voyageur.

Surprise, Gehanne se figea, muette. Devant son absence de réaction, son interlocuteur poursuivit son chemin en grommelant :

« Pour sûr qu’elle est simplette. L’a même pas compris que j’lui causais. »

La jeune femme serra les dents, agacée de ne pas avoir répondu du tac au tac. Prenant une profonde inspiration, elle héla le nain à la barbe tressée :

« Mille pardons, messire. À c’t’heure, j’suis encore point bien réveillée. En guise d’excuses, veuillez accepter ce bouquet d’épone bleue, remède souverain pour les pieds gonflés. »

Le nain revint sur ses pas, se plaça devant elle et lui sourit. Il accepta le paquet de feuilles en branche, la salua avec un « Si c’est gratuit, ça s’refuse pas. Merci, belle enfant », puis reprit son chemin. Gehanne attendit qu’il s’éloigne avant de reprendre la route. Elle venait de réussir sa première épreuve. Ni sa diction, ni son vocabulaire ne l’avaient trahie.

Lorsqu’elle passa le pont-levis, la marchande de simples s’obligea à jeter un regard indifférent aux trois gardes. Même si elle faisait ses premiers pas dans Bürdü, observer avec trop de curiosité était la dernière chose à faire. L’un des hommes en cotte de mailles s’approcha d’elle, jeta un coup d’œil à sa cargaison et lui fit signe de passer. Les roues ferrées tintèrent sur les pavés de la ville qui commençait à se réveiller. Après toutes ces heures à étudier le plan de la cité, Gehanne n’eut aucun mal à trouver la place du marché. D’autres vendeurs et camelots y installaient déjà leurs étalages. Parvenue au milieu de la place, la soigneuse avisa un espace libre et s’y arrêta. , elle sortit son tabouret de sous son petit chariot et s’assit, repliant sa longue jupe-culotte entre ses jambes. Elle avait maintenant tout le loisir de surveiller la place et la population qui y circulait.

Une heure plus tard, l’esplanade était remplie d’une foule hétérogène. Aux domestiques et aux mères de famille, venus faire leurs courses, se mêlaient des mercenaires oisifs en attente de contrat, une paire d’individus dont la carrure et les crocs proéminents trahissaient le sang orque, un homme en armure de cuir sur l’épaule duquel était perché un chat aux yeux vairons…

Debout derrière son étal, Gehanne vantait les mérites de sa marchandise, comme tous les commerçants autour d’elle. À de nombreuses reprises, elle dut expliquer les bienfaits qu’apportait telle plante ou telle racine, et de quelle façon : décoction, cataplasme… Ces explications venaient naturellement à l’universitaire ; ses années d’études de la flore de Kassar payaient. Peu à peu, ses produits, en réalité cultivés en laboratoire, se vendaient.

Des gardes patrouillaient, hallebarde sur l’épaule, et surveillaient le bon déroulement du marché. Sans ménagement, ils chassaient des enfants qui demandaient l’aumône aux clients et aux vendeurs. Sitôt les hommes en cotte de mailles éloignés, les petits mendiants revenaient. La présence de deux adolescentes en jupe longue, dans l’environnement des enfants, attira l’attention de Gehanne. Lorsqu’elle vit l’une des deux jeunes femmes brunes faire un discret hochement de tête vers un négociant aux vêtements chatoyants, et que la horde d’enfants se précipita pour le harceler de leurs suppliques, la soigneuse sut ce qui allait suivre. L’une des adolescentes s’approcha en souplesse de l’homme, distrait par la horde implorante et piaillante, le délesta avec agilité de sa bourse et la passa à sa complice qui disparut dans la foule. Les enfants cessèrent leur bruyante farandole et se dispersèrent. Gehanne, qui craignait de se faire remarquer, se garda d’intervenir.

Le soleil était proche du zénith et certains vendeurs commençaient à ranger leur marchandise. La soigneuse continuait de surveiller la clientèle dans l’espoir de voir s’approcher un magicien. Dans sa poche, la bague de prélèvement attendait, prête. Au moment adéquat, un contact, une sensation de piqûre et c’en serait terminé. La jeune femme observait l’allée du marché lorsqu’un homme apparut à l’extrémité. Les yeux laiteux ne laissaient aucun doute sur son handicap. Avec calme, l’aveugle marchait, aidé de son bâton ferré qui lui servait à s’annoncer et à détecter les obstacles. Alors qu’il s’approchait, la jeune femme vit la bande d’enfants surgir et entourer l’homme au bâton. Gehanne, déchirée entre l’envie d’intervenir et la prudence, piétina, oscilla d’avant en arrière. Puis, sur une impulsion, elle trotta à la rencontre de l’aveugle. Avant que l’inévitable ne se produise, la vendeuse de simples chassa les mendiants, prit l’homme par le bras et l’amena derrière son étal. Derrière, l’une des deux adolescentes lui jeta un regard, mélange d’interrogation et de défi.

Interloqué, l’aveugle demanda à Gehanne d’une voix douce :

« Merci gente damoiselle. Mais ce n’était pas la peine. Ce ne sont que de pauvres gamins.

– …qui voulaient vous escamoter votre bourse.

– Ah ?! …, » fut sa seule réponse.

La jeune femme contemplait le visage de l’homme en face d’elle. Le voile laiteux ne laissait aucun doute sur la cause de la cécité : la cataracte. Avec pitié, Gehanne pensa combien il lui serait facile de le soigner avec son kit médical ; quelques gouttes de collyre contenant des nano-robots programmés pour clarifier le cristallin et l’homme recouvrerait la vue en quelques heures. Elle en était à se désoler de n’oser le soigner lorsque l’aveugle reprit :

« Je vous sais gré de votre aide, d’autant que je transporte une somme importante sur moi. Des gens ont payé pour m’entendre narrer mes contes. Aussi, vous comprendrez que je doive poursuivre mon chemin. Je vous remercie grandement, dame… ???

– Gehanne, bredouilla-t-elle encore troublée par le visage de l’homme.

– Merci donc, dame Gehanne à la voix si douce et à l’accent si singulier. »

La jeune femme se figea, inquiète. Mais elle se détendit quand elle vit le sourire de l’aveugle, et réalisa que les accents étaient nombreux et courants sur Kassar.

Le marché terminé, elle poussait à nouveau sa charrette dans les rues de Bürdü. Sans se presser, elle arpentait les axes de la cité en s’annonçant de loin en loin, comme si elle cherchait des clients. Ses pas l’amenèrent jusqu’à une placette entourée d’échoppes où l’on pouvait se restaurer contre quelques pièces de bronze. Gehanne s’attabla et commanda un ragoût dont elle n’osa pas demander l’origine. Son repas expédié, elle reprit sa lente promenade dans la ville, toujours en quête d’un magicien. Sans y prendre garde, elle venait d’entrer dans une étroite ruelle où sa voiture à bras passait à peine. Dans son dos, une voix nasillarde la héla :

« Alors beauté, on cherche la clientèle ? On est là, nous ! »

Avant même de se retourner, Gehanne sut qu’elle venait de commettre une erreur en s’isolant ; élevée dans une société où la violence était rarissime, elle avait baissé la garde. Son cœur s’était mis à cogner dans sa poitrine. Trois hommes, sales et maigres, vêtus de haillons, bloquaient le passage. Chacun arborait le même sourire méchant.

« Allez, sois une bonne fille. Baille-nous ce que tu as gagné ce matin et on te laisse repartir. Presse-toi, on pourrait avoir d’autres idées moins plaisantes, ajouta celui qui venait de l’interpeller. »

Ses deux camarades hochaient la tête avec des regards vicieux et des rires imbéciles.

Gehanne sentit la peur l’envahir. Elle eut la sensation que tout le sang de son visage avait reflué. Dans un immense effort, elle s’obligea au calme. Il fallait analyser la situation, comme pendant les cours d’autodéfense contre les droïdes d’entraînement. Concentrée sur la menace, elle réalisa que l’étroitesse de la ruelle rendait certes impossible la fuite, mais empêchait aussi les voleurs de combattre de front. Consciente que seule la surprise lui donnerait une chance de s’en sortir, elle feignit la panique, les deux mains ouvertes devant elle, suppliante. Les trois voyous, sûrs d’eux, s’approchèrent. Le premier ressentit l’atroce douleur dans les parties, avant même d’avoir réalisé que le visage de la soigneuse était devenu celui d’une femme déterminée. Comme il s’écroulait à genoux, il la sentit plus qu’il ne la vit, passer à côté de lui. Gehanne arriva exactement devant le second dont la bouche béait de surprise. Les doigts tendus de la jeune femme le frappèrent au larynx avec toute la force dont elle était capable. Se tenant la gorge, la gouape était à la recherche d’un air qui allait mettre longtemps avant de revenir dans ses poumons. Le dernier larron hésitait entre la fuite et l’attaque. Dans un sursaut de courage, il tira une dague de dessous ses hardes et la tint à bout de bras devant lui. Gehanne, par réflexe, reproduisit le mouvement qu’elle avait exécuté des centaines de fois à l’entraînement. Elle feinta à droite, glissa à gauche en saisissant, à pleine poigne, la main qui tenait l’arme. Pivotant autour de son adversaire, elle tordit le poignet dans une direction que l’anatomie ne permettait pas. Le couinement du voleur et deux craquements indiquèrent que les articulations venaient de franchir leurs limites. Le tintement métallique de la lame sur le pavé résonna dans la rue. Toujours sur le qui-vive, Gehanne observa les trois hommes, tous au sol. Revenue à sa charrette, elle vit que le premier malfrat, toujours à genoux, tentait de se relever, les mains sur l’entrejambe. Un coup de la pointe du pied dans le bas des côtes lui arracha un râle ; il mettrait quelques semaines avant de pouvoir bomber le torse.

Sans un mot, la jeune femme reprit son étal et sortit, en trottant, de la ruelle. C’est seulement à cet instant qu’elle réalisa qu’elle n’avait pas utilisé son « choqueur ». Cette arme, camouflée en bague à trois doigts, était restée cachée sous le dos de son pourpoint. Revenue sur la placette où elle avait déjeuné, elle s’autorisa à s’arrêter dans une encoignure. Là, les larmes lui montèrent aux yeux pendant qu’elle riait tant elle était heureuse de s’en être sortie indemne. Elle mit dix minutes à stopper le tremblement de ses mains. Revenue au calme, elle se rassura en se disant qu’il se passerait au moins quelques jours avant que les voyous ne reconnaissent avoir été défaits par une femme seule. D’ici là, Gehanne aurait quitté Kassar. Enfin, l’espérait-elle.

La fin de l’après-midi passa sans que la jeune femme n’aperçoive un seul magicien. Par prudence, elle avait évité le quartier où l’altercation avait eu lieu. Lorsqu’elle vit le soleil entamer sa descente, la vendeuse ambulante se rapprocha de la taverne des Deux Boucs.

Quand elle entra dans la vaste salle commune de l’établissement, la soigneuse se rendit directement au comptoir derrière lequel officiait le tenancier du lieu. Quelques pièces changèrent de main et elle put aller ranger sa charrette à l’abri avant de revenir, chargée de la besace contenant ses affaires. Comme l’aurait fait une authentique vendeuse ambulante, elle avait demandé l’une des chambres les moins chères. La visite de la minuscule mansarde la rassura ; la propreté du lieu et des draps lui prouvait qu’elle ne devait pas craindre les puces. Et la solidité de la serrure, ainsi que l’épaisseur de la porte, garantissaient sa sécurité. Le verrou tiré, Gehanne frôla son bracelet.

// DE AGENT 2732 A SURV/

MSG N° 002/2732/KASSAR/ADN-PA-KSR

OBJET : COMPTE-RENDU D’INSTALLATION

AGENT 2732 INSTALLÉE DANS « TAVERNE DES DEUX BOUCS »/ CONDITIONS DE SECURITÉ ACCEPTABLES / ALTERCATION AVEC TROIS VOYOUS MAIS SANS CONSÉQUENCE / AUCUN HUMAIN PSYCHOACTIF OBSERVÉ JUSQU’ICI //

Son message envoyé, elle redescendit pour s’installer dans la grande salle à manger de l’auberge. L’établissement était un lieu de passage et Gehanne espérait qu’un magicien finirait par y faire une apparition.

Avec le coucher du soleil, l’auberge se remplit de clients de toutes origines. Depuis l’endroit où elle se trouvait, la soigneuse pouvait surveiller toute la salle dans la lumière changeante des chandelles, posées un peu partout sur les tables.

À la table voisine de Gehanne, s’assirent cinq personnes, trois hommes portant tous une épée au côté et deux semi-elfes, armées, elles, de dagues. Leur physique et leurs équipements ne laissaient aucun doute. Il s’agissait de ces groupes de jeunes gens en mal d’aventure. La moindre rumeur de trésor, la moindre promesse de butin les attiraient comme des mouches. Sans prendre garde à la soigneuse, ils poursuivirent une conversation visiblement commencée à l’extérieur :

« Et donc, qu’a répondu Nardur l’enchanteur ?

– Qu’il avait déjà à faire et qu’il n’envisageait pas de se joindre à nous, même pour une double part.

– J’y comprends goutte. Pour la troisième fois, un mage nous refuse ses services. Empestons-nous la malemort ?

– Que nenni, nous ne sommes point seuls à subir ces refus. J’ai ouï dire qu’Illar n’avait pas rencontré plus de succès. C’est étrange. Tous les sorciers paraissent occupés ailleurs. »

Le regard fixé devant elle, Gehanne n’avait pas manqué un mot de l’échange. Elle comprenait mieux pourquoi elle n’avait pas croisé un seul magicien de la journée. Mais cela n’expliquait pas pourquoi les psychoactifs de la région se faisaient si rares.

Le groupe d’aventuriers avait quitté l’auberge lorsqu’un « poc-poc-poc » attira son attention. Devant elle, passa l’aveugle qu’elle avait sauvé du vol le matin même. Se gardant de l’interpeller, elle le vit s’installer sur une petite estrade, non loin de sa table. Quelques « Aaaaah ! » dans la salle provoquèrent la curiosité de Gehanne. Après s’être confortablement installé, l’homme aux cheveux gris commença à parler d’une voix claire :

« Oyez, oyez braves gens, voyageurs fatigués venus vous reposer dans la confortable taverne des Deux Boucs. Je m’en vais vous conter quelques histoires qui vous feront oublier vos soucis, vous donneront à rêver pour des nuits et des nuits. Pour commencer, laissez-moi vous dire comment Enark le jeune battit la sorcière aux cheveux d’or… »

Gehanne était ravie. Elle avait consacré toute la fin de ses études aux mythes et aux légendes de Kassar. Et là, elle avait l’occasion de les entendre dans « leur milieu naturel ». L’espace d’un instant, elle eut une pensée émue pour ce lointain professeur de l’Union qui, un siècle auparavant, avait conduit une mission exploratoire, incognito, sur Kassar et en était revenu avec un magnifique recueil de contes enluminés. Cet ouvrage, dont une copie lui avait été offerte, enfant, était à la base de l’engouement de Gehanne pour cette planète. Même si elle connaissait ce récit par cœur, elle l’écouta avec gourmandise jusqu’à sa conclusion où le jeune godelureau finit par vaincre mais mériter le surnom de « Enark le veule ».

Emportée par l’enthousiasme, Gehanne se joignit au concert d’applaudissements des autres clients de la taverne en criant plusieurs bravos. Le conteur qui se courbait sous les vivats, tourna ses yeux blancs vers la soigneuse. Elle porta ses deux mains à sa bouche. Le sourire complice de l’aveugle la rassura un peu, mais elle se jura de demeurer muette et d’être plus vigilante.

La soirée se poursuivit de la sorte. L’aveugle raconta des histoires aussi passionnantes les unes que les autres, au grand plaisir du tavernier qui avait sollicité ses services. La salle commune était comble.

Gehanne rit intérieurement lorsque fut racontée l’histoire du jeune orque et du tyranoeil, ce monstre sphérique en forme de globe oculaire, surnommé « beholder ». Elle devait certainement être la seule à savoir que ce conte était enseigné dans toutes les universités d’exo-cultures comme l’exemple type de l’accident d’observation d’une planète-conservatoire. Plusieurs siècles auparavant, une sonde d’observation, envoyée sur Kassar, était tombée « nez-à-nez » avec un autochtone. La rencontre entre un orque et le drone sphérique, surmonté de nombreux capteurs, et se mouvant par lévitation, avait donné lieu à la légende et à une profonde modification du protocole de surveillance de la planète.

Gehanne écoutait un nouveau conte lorsqu’un couple singulier entra dans l’auberge. La femme, d’âge mûr, était particulièrement grande et mince. Sa tenue noire ajustée, justaucorps et pantalon de cuir, soulignait une anormale maigreur. Un fin diadème doré retenait ses cheveux platine. Son compagnon, un jeune homme souriant, portait une longue robe bleue ornée d’étoiles dorées. Sur un simple mouvement de la tête au diadème, des clients libérèrent une table sans demander leur reste. Le patron de la taverne, qui n’avait pas quitté son comptoir de la soirée, vint prendre la commande lui-même.

La soigneuse se focalisa sur cet étrange binôme. L’homme à la robe bleue semblait détendu et prenait plaisir à écouter les histoires de l’aveugle. Sa compagne, elle, surveillait en permanence la salle et ne prêtait aucune attention aux contes. Lorsque la serveuse apporta deux pichets de bière de brume, la femme en noir prit les consommations et ne la quitta pas des yeux jusqu’à ce qu’elle reparte. Dans un geste dont il ne sembla même pas être conscient, le jeune homme fit apparaître une sphère blanche entre ses doigts. Ensuite, distrait par le conteur, il se mit à faire tourner la boule autour de ses doigts sans jamais la toucher. Gehanne ne le quittait désormais plus des yeux. Déjà, sa bague de prélèvement était à son doigt.

Après s’être levée, la soigneuse se dirigea avec nonchalance vers la table du magicien comme si elle sortait satisfaire un besoin naturel. Parvenue près de son objectif, elle feignit de trébucher et tendit sa main vers l’homme qui continuait d’écouter le raconteur d’histoires. Avec une rapidité surnaturelle, la blonde lui saisit le bras et la repoussa. Gehanne, surprise, s’excusa et tenta de s’éloigner. Mais son poignet était pris dans un étau que la femme en noir ne desserrait pas. Celle-ci avait rivé ses yeux dans ceux de la vendeuse de simples. Soudain, une présence viola l’esprit de la jeune femme. Terrorisée par cette sensation horrible, elle se mit à pousser un long hurlement, malgré elle. L’être qui s’invitait dans sa tête se mit à parler avec cet accent terrifiant que prennent les Qitalons lorsqu’ils s’essaient à communiquer avec l’Union. Une vague de terreur, irraisonnée, la submergea. Sans comprendre comment, elle perçut un dialogue entre l’être qui lui faisait face et un autre Qitalon, lointain. Cet échange n’était pas composé de mots mais d’un mélange de sentiments et de sensations. La poursuite de la « conversation » prouvait que les deux interlocuteurs ignoraient que l’humaine percevait leur discours. Gehanne détecta un sentiment de doute et de scepticisme chez le Qitalon éloigné : Toi, trop nerveuse. Impossible pour humaine seule d’enlever ton protégé ? Puis, avec regret, il émit un ordre : Mais comme tu insistes, éprouve-la ! L’être vêtu de noir eut un sourire mauvais. Le sentiment de terreur de la soigneuse se mua en une inexplicable fureur. La voix que Gehanne entendait dans son crâne lui criait : Défends-toi. Si tu es ce que je crois, montre le pouvoir de tes armes. Sors-toi de là en utilisant ta technologie. La jeune femme déployait toute sa volonté pour ne pas céder à cette injonction. Le piège était évident ; cependant une rage inextinguible la gagnait. Déjà, sa main libre descendait dans son dos à la recherche du choqueur. L’effort et le doute se lisaient sur le visage de la créature qui ne la quittait pas des yeux.

« Que se passe-t-il, Gehanne ? Encore une de tes crises ? » demanda avec douceur l’aveugle qui s’était approché d’elle.

Aussitôt, l’intrusion de son esprit cessa. Revenue à elle-même, la jeune femme prit conscience que son poignet était libre mais que la blonde la regardait avec un mélange de défiance et d’hésitation. Plus personne ne parlait dans l’auberge. Le conteur annonça à voix haute :

« Veuillez pardonner ma nièce, elle a l’esprit embrouillé. Dès qu’on la rudoie, elle se met à crier, à paniquer. Je vais la mener à mes côtés, elle ne vous importunera plus. »

Figée, Gehanne comprit que l’aveugle pensait la sortir d’un mauvais pas, simplement pour la remercier de son intervention du matin. Mais, à son insu, il la sauvait d’une mort certaine. Sans son arrivée, elle se serait trahie en utilisant son arme. L’accusation de sorcellerie aurait alors été lancée contre elle, « l’étrangère ». Elle imaginait bien mieux ce qui était advenu à Liru.

Avec une mimique aussi stupide qu’elle le put, la soigneuse se mit à rire à gorge déployée puis à émettre quelques bruits incongrus. Tout le monde pouffa dans la salle. Excepté la femme télépathe. Celle-ci continuait de la surveiller. Les plis de son front montraient qu’elle hésitait encore sur la catégorie dans laquelle ranger Gehanne : ennemie ou folle ? Derrière son comportement de malade mentale, l’universitaire réalisa que les Qitalons craignaient l’enlèvement des psychoactifs. Mais l’utilisation du patrimoine génétique de ces derniers semblait un concept inenvisageable pour les ennemis de l’Union.

La jeune femme tenta le tout pour le tout. Elle se racla la gorge et cracha sur le mage en face d’elle. Le visage de celui-ci traduisit sa surprise puis sa rage. Des crépitements commencèrent à jaillir de ses doigts. Un silence de mort s’établit dans la taverne. Gehanne repartit d’un rire dément. Les bras du magicien se levaient, menaçants, quand sa compagne les lui fit baisser en secouant la tête.

« Pas ça. Femme folle. Sa mort inutile, » déclara-t-elle.

L’aura bleutée disparut des mains du magicien pendant qu’il lâchait : « Comme vous voulez, c’est vous qui payez après tout ! » L’expression de colère du jeune homme se transforma en mépris. À son tour, il se racla la gorge et envoya un magnifique glaviot sur le pourpoint de la soigneuse. Tous les hôtes de la taverne éclatèrent de rire, heureux que l’algarade finisse aussi bien. La femme en noir n’accordait plus qu’une faible part de son attention à la vendeuse de simples.

Sa main toujours sur l’épaule de Gehanne, l’aveugle lui dit, d’une voix autoritaire :

« Allez, viens, j’ai encore des histoires à raconter. Et tiens-toi tranquille ! »

Docile, la jeune femme pivota et retourna à sa table. Un sourire radieux ornait son visage pendant qu’elle regardait le précieux échantillon sur son vêtement. Dans quelques heures, l’agent 2732 aurait quitté Kassar, sa mission remplie, et un aveugle bienveillant aurait miraculeusement recouvré la vue.

 

Si vous souhaitez lire une autre nouvelle, uniquement fantasy celle-ci, pourquoi pas allez voir « Bienvenue à bord« ? Et si vous préférez l’anticipation, je ne saurai trop vous recommander d’aller lire « Des chiens et des robots« . Et si vous voulez lire toutes mes nouvelles, rendez-vous dans l’onglet « Histoires à lire« .

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