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Medor caché, Trésor Public

Cavaliers et attelages avenue du bois ( peinture de Georges Stein)

MEDOR CACHÉ, TRÉSOR PUBLIC

Le crissement de la plume n’était troublé que par son tintement régulier sur l’encrier de verre. Le vacarme des calèches et des voitures automobiles sur la rue de Rivoli ne franchissait pas les fenêtres du cinquième étage de l’hôtel de ville de Paris.

Dans son bureau, le rédacteur de seconde classe Aymé Beaumesnil se redressa sur son fauteuil, étira son corps longiligne et relut le document. Ses mains tournaient les pages avec des gestes mesurés. Satisfait, il apposa sa signature, appliqua un buvard et plaça son compte-rendu mensuel dans le signataire rouge, celui destiné au directeur des contributions directes. Il s’apprêtait à consulter le Journal Officiel lorsqu’on frappa à sa porte. Le visage et le torse de Léonce Dupas, incarnation parfaite de trente-cinq ans de labeur au sein de l’administration de la capitale, apparurent.

– Monsieur Beaumesnil, je me permets de vous rappeler l’invitation de monsieur Froy. Tous les membres de la division des recouvrements, et leurs épouses, sont conviés pour un rafraîchissement au Petit Zinc dans une demi-heure.

La face émaciée de Dupas s’orna d’un air conspirateur qui fit apparaître des rides supplémentaires. Sur le ton de la confession, il ajouta :

– Le bruit circule qu’il veut faire une annonce.

Aucune émotion ne vint perturber le visage lisse et bien proportionné du trentenaire. Dupas aurait aimé provoquer un peu de curiosité dans les yeux marrons de son supérieur mais ce dernier ne se départit pas de son flegme. Avec une esquisse de sourire, Aymé remercia son subordonné et lui tendit le signataire rouge.

– Vous serez bien aimable de transmettre ceci au secrétariat avant que nous ne descendions tous.

L’employé finit d’entrer dans le bureau, se saisit du parapheur et sortit, non sans un dernier clin d’œil. Une fois la porte refermée, Aymé haussa les épaules, secoua la tête et retourna au Journal Officiel.

Trente minutes plus tard, la salle du Petit Zinc bruissait des discussions des invités. Un nuage de tabac était déjà en train de dissimuler les moulures tarabiscotées du plafond. Par l’allumage du lustre électrique, inutile à cette heure, le patron entendait bien montrer que son établissement entrait résolument dans le vingtième siècle. Sur une estrade montée devant le grand miroir du fond, un homme corpulent en costume trois pièces frappa son verre avec une petite cuillère pour réclamer l’attention. La trentaine de fonctionnaires, pour la plupart accompagnés de leurs épouses, firent le silence.

– Chers amis, commença monsieur Froy. C’est pour moi un grand plaisir de vous voir réunis ici et de vous offrir ce rafraîchissement. D’autant que l’été s’annonce très chaud.

Une vague de rires et d’applaudissement interrompit le chef de division. Puis il reprit.

– Au-delà du caractère charmant de ce moment, je souhaiterais vous faire part d’une nouvelle qui m’a été annoncée aujourd’hui même. Je viens d’être désigné comme adjoint du chef de cabinet au ministère des finances.

Des « oh » de surprise accueillirent la nouvelle puis de prévisibles félicitations fusèrent.

– Je tenais à vous l’annoncer moi-même, à vous qui m’avez secondé si fidèlement et si efficacement pendant ces années. Sachez que je garderai de vous tous le souvenir de travailleurs zélés. En attendant mon départ dans quelques semaines, levons nos verres. À notre santé !

Dans un coin de la salle, Aymé leva le bras comme le reste de ses collègues. Il surprit des regards vers lui. Ce ne fut que lorsque Dupas lui adressa un nouveau clin d’œil qu’il réalisa ce que ces gens pensaient : le départ de Froy libérait le poste de chef de la division des recouvrements, et certains semblaient croire qu’Aymé pouvait être nommé à cette fonction. Mais plus il réfléchissait à cette possibilité, plus lui venaient des arguments s’y opposant : son jeune âge, son arrivée récente dans la division et surtout…

– Ce très cher Beaumesnil ! résonna une voix derrière lui.

Aymé ne put réprimer un soupir. Ses lèvres se pincèrent, mais il se composa un visage neutre avant de se retourner vers Nestor Saint-Armand, son homologue du bureau des patentes. Tous deux de belle taille, Aymé était aussi brun et svelte que Saint-Armand était blond et enrobé. Comme toujours, ce dernier portait un complet à la dernière mode ; une rose en ornait la boutonnière. Il posa son habituel regard condescendant sur le costume austère d’Aymé. À ses côtés se trouvait une ravissante jeune femme blonde à la robe élégante et au chapeau sophistiqué.

– Ma chère, permettez-moi de vous présenter mon collègue, Aymé Beaumesnil qui est le plus digne représentant de ce que nos lycées de province forment comme cadre administratif. Issu d’une école communale de l’Eure, ce dernier a réussi, haut la main, à décrocher un baccalauréat ès lettres. Il a ensuite intégré la fonction publique, dans sa Normandie natale puis récemment ici à Paris.

Lorsqu’il avait prononcé les mots « province » « communale » et « Normandie natale », Saint-Armand avait eu le même mouvement des lèvres et la même intonation que s’il avait évoqué un cousin condamné au bagne. Si la demoiselle ne parut rien noter, Aymé, qui connaissait parfaitement son confrère, avait bien perçu les sous-entendus. Il s’apprêtait à y rétorquer sèchement, mais n’en eut pas le loisir car monsieur Froy était apparu au milieu d’eux.

– Alors jeunes gens, tout se passe bien ? interrogea-t-il. Saint-Armand, vous m’avez déjà présenté votre bonne amie ici-présente. Mais vous, Beaumesnil, je ne vois pas votre épouse. Je m’attendais à faire sa connaissance… d’autant que vous habitez près d’ici n’est-ce pas ? Il faudra bien un jour que vous nous la présentiez.

Aymé se préparait à fournir une excuse mais la phrase de Saint-Armand le devança :

– Peut-être accompagne-t-elle quelque relation de province à l’exposition universelle à Vincennes ?

Les mâchoires d’Aymé se crispèrent sous l’affront. L’exposition de 1900, sujet de toutes les conversations, était divisée entre le centre de Paris et Vincennes. Cette seconde partie était surtout dédiée à l’agriculture. Sa bouche s’entrouvrait déjà pour répliquer à Saint-Armand mais monsieur Froy l’interrompit d’un ton sombre et bas :

– Saint-Armand, ne plaisantez pas avec cela. C’est n’est pas encore connu de tous, mais cette exposition est en train de devenir un gouffre financier. Et la ville de Paris va devoir en éponger une bonne partie. Mes amis, je crains de ne vous laisser au moment où l’on va vous demander de redoubler, que dis-je, de décupler d’efforts.

Après s’être passé un mouchoir blanc sur son front dégarni, il se ravisa :

– Mais ce n’est ni le lieu ni l’endroit pour parler d’un tel sujet. Allez, à votre santé !

Dès qu’il le put, Aymé s’éloigna du groupe pour ne plus avoir à subir le regard narquois de son confrère. Un verre à la main, entouré des conversations de ses collègues et de leurs épouses, ses yeux se perdaient au-delà de la vitre ornée d’une réclame pour un apéritif anisé. Soudain, de l’autre côté de la rue, une passante vêtue d’une robe simple, accompagnée de trois fillettes se figea de surprise sur le trottoir, les yeux tournés vers lui. Une des enfants eut un geste du bras vers la vitrine mais la mère la tira gentiment, eut un petit sourire triste vers le café et le quatuor poursuivit son chemin. Aymé se retourna pour vérifier qu’aucun de ses collègues n’avait noté la scène puis il jeta discrètement un dernier regard coupable vers la femme… sa femme ! Il revint au milieu des autres mais ne put rien avaler de la soirée.

***

Le lendemain matin, les couloirs du cinquième étage bruissaient de rumeurs. C’était à qui augurerait le mieux de la future organisation de la division des recouvrements, voire au-dessus. Aymé dut même intervenir dans quelques bureaux pour obtenir le retour au travail. Cependant il devait le reconnaître : sa nomination au poste de directeur de la division était l’une des conséquences plausibles du départ de monsieur Froy. La veille au soir, après le souper, où les babillements de ses deux filles et de leur cousine avaient meublé le silence gêné entre les deux adultes, l’idée d’une promotion avait fait son chemin dans son esprit. Il avait mis longtemps à s’endormir. Ce n’est qu’à son arrivée au bureau qu’il remarqua qu’il avait endossé son plus récent costume.

Vers les dix heures, le directeur des contributions directes le fit convoquer. La bouche sèche, Aymé vérifia sa tenue dans le petit miroir de son placard puis se rendit au bout du couloir. Après avoir attendu quelques minutes dans le secrétariat personnel du directeur où flottait une odeur de cire à cacheter, il fut introduit dans le vaste cabinet de ce dernier. Quand Adalbert Groult de Maupertuis ne l’invita pas à s’asseoir mais le laissa debout au milieu de l’immense tapis, un nœud se fit dans l’estomac d’Aymé. D’un doigt péremptoire, l’homme chauve à la moustache fournie qui siégeait derrière l’imposant bureau, pointa l’un des deux documents qui y reposaient : le compte-rendu d’Aymé.

– Beaumesnil, je viens de lire votre compte-rendu. Vous me confirmez que tous les chiffres y sont exacts.

– Je vous l’assure monsieur le directeur, s’entendit répondre Aymé dont les mains étaient devenues moites.

– Eh bien si c’est le cas, vous avez des soucis à vous faire. Vous êtes bien en charge des taxes sur les chiens.

– Oui monsieur… entre autres.

– Alors pouvez-vous m’expliquer la baisse des recettes sur cette taxe. Les Parisiens se seraient-ils subitement débarrassés de leurs compagnons à quatre pattes. Je me suis fait communiquer les chiffres de ces trois dernières années. Non seulement les sommes perçues baissent d’environ dix pour cent par an, mais en plus le coût de recouvrement, lui, augmente. Expliquez-vous !

– Monsieur, vous connaissez cette taxe qui impose aux possesseurs de chiens de verser annuellement à leur commune une somme d’argent pour chacun de leurs animaux. Son objectif est de réduire le nombre de chiens errants et donc la propagation de la rage. Eh bien, depuis plusieurs années, certains propriétaires font tout pour échapper à cette contribution directe. D’aucuns déclarent frauduleusement leur bête morte ou vendue, d’autres la disent se trouver dans leur maison de campagne… bref c’est à qui ne paiera plus cette taxe.

Les mains d’Adalbert Groult de Maupertuis se joignirent sous son menton et ses yeux se plissèrent. Pendant une fraction de seconde, Aymé l’imagina comme un chat qui scrutait une souris. Ses deux index pointèrent son interlocuteur :

– Ôtez-moi d’un doute mon jeune ami. Cela ne fait-il pas, précisément, partie de vos fonctions, le recouvrement des taxes sur les chiens ?

– Si monsieur. Mais la ville de Paris, a contrario d’autres municipalités comme Lyon, a choisi de ne pas imposer le port d’une médaille canine qui atteste du paiement de la taxe. Ceci rend notre travail bien plus difficile. Nous sommes obligés d’envoyer des fonctionnaires assermentés procéder à des contrôles aléatoires dans les rues. C’est ce qui augmente le coup de la collecte de cette taxe. Sans une telle médaille…

– Il ne vous appartient pas de commenter les décisions du conseil municipal de Paris, le coupa sèchement le directeur.

La brutalité du propos éveilla la méfiance d’Aymé. Ses yeux tombèrent sur l’autre dossier, face à lui : le registre personnel de Nestor Saint-Armand.

L’homme assis poursuivit :

– La ville de Paris fait face à des dépenses dispendieuses à cause de l’exposition. Il appartient à chaque fonctionnaire de participer à l’effort. Je vais être franc avec vous. La libération du poste de chef de la division recouvrements aurait pu être une magnifique chance de promotion pour vous. Mais vous comprenez bien qu’avec des résultats aussi médiocres que ceux de votre bureau, je me vois contraint d’étudier d’autres possibilités dans les semaines à venir.

Les intestins remplis de glace, Aymé ne put que lâcher :

– Certes.

– Allez ne faites pas cette tête, je suis sûr que vous allez découvrir un moyen de faire retrouver à ces maîtres indélicats, le chemin du percepteur. Je puis vous assurer que si vous faites revenir ces falsificateurs dans le giron de la loi, cette promotion vous sera toute acquise.

En cet instant précis, Aymé réalisa que le directeur disait vrai mais savait la tâche irréalisable. Si les chiens non déclarés pouvaient être localisés et identifiés à coup sûr, leurs possesseurs n’auraient d’autre choix que de venir les déclarer. Et Aymé aurait sa promotion. Mais comment réussir en quelques semaines ce qu’ils n’avaient pu obtenir depuis des années ? Impossible !

– Je ne vous retiens pas, vous avez du travail, lâcha le directeur d’un ton redevenu sec.

Sur toute la longueur du couloir, Aymé eut l’impression que ses semelles avaient été lestées de plomb. Il s’enferma et se mit à réfléchir. Après une heure à retourner le problème dans tous les sens, il se résolut à faire venir Léonce Dupas. Dès qu’il fut dans le bureau de son supérieur, ce dernier s’inquiéta :

– Ça ne va pas monsieur Beaumesnil, vous êtes tout pâle ?

Raide dans son fauteuil, Aymé ne souhaitait surtout pas évoquer le chantage à la promotion. Il préféra interroger le plus ancien de ses subordonnés sur tous les moyens entrepris pour recouvrer la taxe canine. La réponse de Dupas fusa :

– Ça aurait pas quelque chose à voir avec monsieur Saint-Armand ?

Aymé ne put réprimer un écarquillement. Le vieil employé, ravi d’avoir surpris son chef, continua :

– Vous bilez pas monsieur Beaumesnil, c’est un secret de Polichinelle. Et puis, je suis près de la retraite alors, on me fera pas beaucoup de mal à moi. Le chef secrétaire du directeur, c’est un copain. Ce matin, aux premières heures, monsieur Saint-Armand est venu discuter avec le directeur. Vous savez comment il sait caresser dans le sens du poil.

Un sourire ridé et un clin d’œil lui permirent de reprendre son souffle avant de poursuivre.

– Après cette conversation, le directeur a fait demander tous vos rapports sur les taxes canines… et le registre personnel de monsieur Saint-Armand. Le reste est pas dur à deviner quand on sait que la place de chef de division est à pourvoir.

La surprise passée, Aymé se résolut à ramener la conversation dans un cadre plus professionnel :

– Peu importe les bruits de couloir. Je vous ai demandé de venir parce que notre bureau a attiré l’attention du directeur…

– …sous les chaudes recommandations de monsieur Saint-Armand, l’interrompit Dupas.

– Dupas reprenez-vous et cessez de me couper la parole !

– Monsieur Beaumesnil, n’y voyez pas un manque de respect parce que vous avez toujours été très correct avec nous autres. Si je me permets de vous dire ce que je pense c’est que je suis loin d’être le seul. Notre crainte à tous c’est de voir arriver monsieur Saint-Armand au poste de chef de division. Lui, il en a rien à faire de nous autres ; seule sa carrière compte. On a pas fini d’en baver des ronds de chapeaux.

– Ça suffit Dupas ! tonna Aymé.

– Je me tais mais ça n’empêche que si c’est pas vous qui prenez la place de monsieur Froy, on va pas être à la fête. Et vous non plus, d’ailleurs.

L’argument fit mouche. Aymé resta silencieux pendant trois longues secondes. Puis il reprit la conversation comme si de rien n’était.

– Je souhaiterais donc solliciter votre expertise afin de voir s’il n’existerait pas des pistes pour obliger les propriétaires de chiens non déclarés à se dévoiler et donc à payer la taxe.

– Monsieur Beaumesnil, soupira Dupas. J’ai pas plus d’idées que toutes les autres fois où on en a parlé. Vous savez qu’on a tout essayé. Ce qui a été le plus proche de réussir c’est la surveillance des habitations des gens soupçonnés de frauder. Vous vous rappelez, vous êtes venus planquer avec nous. Il fallait attendre des heures pour « attraper » un malheureux chien que son maître sortait faire ses besoins en pleine nuit… quand on avait la chance de ne pas tomber sur une habitation avec une arrière-cour. Et rappelez-vous, une fois qu’on en avait attrapé un, ils se passaient le mot dans toute la rue et c’était plus la peine de venir avant des semaines. Et tout ça pour se faire reprocher de coûter trop cher en frais à force de passer des jours et des nuits dehors plutôt qu’au bureau.

Dupas secoua lentement la tête et poussa un nouveau soupir. Avec résignation, il ajouta :

– Si vous découvrez une solution, n’hésitez pas à m’en parler, je suis votre homme. Je vais vous apporter mon calepin avec la liste des adresses de ceux qu’on soupçonne de ne pas déclarer leur chien. Ça vous inspirera peut-être plus que moi.

Après un dernier clin d’œil, Dupas partit chercher la liste.

Aymé passa le reste de la journée à se débattre dans un long labyrinthe mental. Il conçut de nombreuses hypothèses sur tel décret, tel règlement ou telle loi, pour contraindre les fraudeurs à se dévoiler. Mais à chaque fois qu’il s’imaginait avoir trouvé une solution, il s’avérait qu’elle était soit irréalisable, soit avait déjà été appliquée, en vain ! Le soir venu, Aymé se leva de son fauteuil, avec lenteur, le dos voûté. Il prit sa canne et son chapeau, et sortit d’un pas lourd dans le couloir. Le calepin gisait, abandonné sur le bureau, d’ordinaire si bien rangé. Au moment de quitter l’étage, Aymé croisa Saint-Armand. Après des salutations excessivement polies, ce dernier le regarda s’engager dans l’escalier, un sourire narquois aux lèvres. Dès le dos tourné, Aymé l’entendit chantonner, moqueur, « J’irai revoir ma Normandie… ». À la troisième marche, il se figea, blême de colère. D’un mouvement brusque il pivota. Sur le palier, Saint-Armand avait cessé de chanter et le regardait, circonspect. Dans un bureau proche un raclement de chaise résonna. Sur le visage de Saint-Armand, la surprise laissa la place à un sourire. Sur un ton de défi, il persifla :

– Allez-y. Montrez-nous le rustique que vous êtes.

Les poings serrés, les bras le long du corps, Aymé prit conscience du piège tendu. Avec dépit, il réalisa dans quelle impasse il se débattait. Parcouru d’une colère sourde, il fit demi-tour et dévala l’escalier, les mâchoires crispées de frustration.

Sur le chemin du retour, le rédacteur de seconde classe Beaumesnil sentait ses intestins se tordre. Les poings verrouillés il repensa à toutes ces années d’effort : ses études suivies grâce à une bourse d’état, sa réussite avec mention, son intégration dans l’administration préfectorale, sa mutation à Paris. Un goût amer monta dans sa bouche comme il se rappelait toutes les petites humiliations subies à son arrivée dans la capitale : comment on raillait son accent, comment on s’était moqué de sa méconnaissance de la géographie parisienne… toutes ces petites vexations qui l’avaient poussé à ériger ce mur lisse de perfection et d’impassibilité. Son agacement était tel qu’il faillit par deux fois se faire renverser par un fiacre en traversant la rue.

Ce ne fut que devant son immeuble qu’Aymé réalisa qu’il était arrivé. Son énervement n’avait pas disparu, loin s’en fallait. Il s’obligea à expirer avec lenteur et à monter d’un pas calme l’escalier de leur domicile. Lorsqu’il pénétra le petit appartement familial, il fut accueilli par une agréable odeur de cuisine et par des cris d’enfants :

– Papa ! Papa ! … Tonton !!

Les trois fillettes se précipitèrent vers lui et déversèrent un flux de paroles pour décrire leur journée à parcourir Paris. D’un geste large, il obtint le silence puis énonça :

– Marguerite, Jeanne ! Laissez votre cousine Henriette raconter ce qu’elle a vu. C’est elle l’invitée !

Toute fière de se voir accorder la parole, Henriette se lança dans une description détaillée de leur périple du jour avec son accent du pays d’Ouche. Derrière les enfants, Louise, l’épouse d’Aymé, l’observait. Les rides de son front montraient qu’elle avait compris que la journée ne s’était pas déroulée aussi bien qu’il l’espérait le matin même. Mais elle connaissait son homme et savait qu’il fallait attendre qu’il se confie, d’une façon ou d’une autre. En attendant, le babillage des fillettes constituait une agréable distraction.

Après le repas, encouragées par Louise, les trois fillettes continuèrent à partager l’émerveillement de leur journée. Au bout de la table, Aymé avait retrouvé son air sombre et pensif. Henriette, avec l’aplomb de ses neuf ans, lança :

– Oh Tonton, tu m’écoutes ?

– Henriette, voyons ! la corrigea sa tante. Laisse ton oncle tranquille, il pense à son travail.

Mais Aymé, avec un sourire, dit avec indulgence :

– Vas-y Henriette, je t’écoute.

– Je sais plus… confessa la jeune fille, la tête baissée.

Mais aussitôt, elle la releva et lâcha avec spontanéité :

– En tout cas, Papa il dit que ton travail il t’occupe trop Tonton ; t’es devenu tout sérieux.

Son épouse avait déjà la bouche ouverte pour ordonner à Henriette de s’excuser, qu’Aymé demanda, avec un regard complice pour sa femme :

– Ah, il dit ça Papa ? Et qu’est-ce qu’il dit d’autres ?

– Bah, il dit que quand tu venais en vacances chez nous, quand t’étais petit, eh bah t’étais le plus drôle et le plus malin. C’est toi qu’avais les meilleures idées de blague. Il nous a raconté la fois quand tu avais treize ans et que tu as piégé le père Lalys…

La tasse de café se suspendit à mi-chemin de la bouche d’Aymé, ses yeux se perdirent au loin. Lentement, sa mâchoire descendit. Henriette poursuivait l’évocation de ses facéties passées, sous les rires des deux autres fillettes. Mais Aymé n’écoutait plus. Une expression étrange passa sur son visage. Il reposa son café, se leva de table et se munit de son chapeau et de sa canne. Son épouse, inquiète, lui demanda :

– Tu sors ? À cette heure ?

– Oui, je sors. J’ai un petit quelque chose à vérifier, ne t’inquiète pas.

– À la nuit tombée ?

– Je vais aller voir si un certain petit garçon blagueur de treize ans va me pardonner de l’avoir oublié si longtemps. J’ai un service à lui demander.

Interdite et confuse, Louise regarda la porte se refermer sur son mari qu’elle entendit descendre l’escalier en sifflotant.

D’un pas décidé, Aymé parcourut quelques avenues de Paris, dont les réverbères étaient maintenant allumés, jusqu’à l’une des rues qui figurait en tête du calepin de Dupas. Avec une parfaite clarté, Aymé se rappelait les numéros des personnes que son bureau soupçonnait de dissimuler des chiens à la taxe. Parvenu devant la première adresse, il s’arrêta et se concentra. De sa mémoire remonta ce moment où il avait obtenu l’admiration de tous les gamins de la commune.

Après s’être éclairci la voix, le très sérieux rédacteur de seconde classe Beaumesnil, bachelier ès lettres avec mention bien, se lança dans une imitation du chien. Avec mesure tout d’abord. Puis avec énergie.

– Wouha ! Wouha wouha ! Wouha wouha wouha…

Deux roquets répondirent, depuis l’intérieur de l’hôtel particulier. Un immense sourire illumina la face d’Aymé.

Il recommença l’expérience devant les demeures des autres fraudeurs présumés. À chaque fois, son imitation était plus tonitruante et plus crédible. Après sa seconde réussite, Aymé éclata de rire, comme il ne l’avait pas fait depuis longtemps. Et à la dixième, il se tenait le ventre en tapant du pied comme un gamin.

***

Le lendemain matin, Aymé convoqua Dupas et les autres contrôleurs. Sans ambages, il leur décrivit sa soirée. Les éclats de rire firent froncer les sourcils des occupants des pièces adjacentes, peu coutumiers de ce genre de débordements. Puis, penchés sur une carte de Paris, Aymé et ses employés planifièrent les contrôles pour les semaines à venir. Lorsque tout fut clair, chacun regagna son bureau, enthousiaste. Au moment de franchir la porte en dernier, Dupas se retourna et salua son supérieur avec respect. Aymé lui répondit avec un clin d’œil et un sourire.

Quelques jours plus tard, les propriétaires oublieux venaient régulariser leur situation à la perception. Un procès-verbal dans la boîte aux lettres leur avait indiqué, avec un rappel des majorations encourues, qu’il était temps de rentrer dans le droit chemin. L’affluence était telle qu’il fallut affecter quelques guichetiers supplémentaires.

L’information parvint aux oreilles du directeur qui convoqua Aymé. Dès son entrée dans le cabinet, ce dernier fut chaleureusement invité à s’asseoir. Sur le bureau ne se trouvait qu’un seul document : le registre personnel d’Aymé.

Deux semaines plus tard, monsieur Aymé Beaumesnil fut promu chef de la division des recouvrements des contributions directes de la ville de Paris.

Aymé invita l’ensemble de « sa » division au Petit Zinc pour fêter cet avancement. Devant l’auditoire, au premier rang duquel se trouvait son épouse et ses deux filles, le tout nouveau rédacteur de première classe, dont les cordes vocales faisaient maintenant la renommée, chanta « J’irai revoir ma Normandie ». Tout le monde applaudit… sauf Nestor Saint-Armand qui faute d’avoir pu refuser l’invitation de son supérieur, demeurait silencieux au fond de la salle.

Postface:

Cette nouvelle m’a été inspirée par le détail historique décrit dans cet article.

Si vous souhaitez en savoir plus sur la taxe sur les chiens, je vous conseille cet article ou ce document.

Et pour la petite histoire, la plupart des détails donnés dans cette nouvelle sont tirés des archives de la ville de Paris (une mine d’or pour les amateurs de détails historiques) et de la fabuleuse bibliothèque en ligne Gallica.

Comme toujours je lirai avec grand plaisir vos avis, positifs ou négatifs, sur mon texte. Surtout les négatifs !

Et si vous aimez les histoires avec des chiens, pourquoi ne pas allez lire Des chiens et des robots ?

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