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Feinte sur les pots

Préambule:

Cette courte nouvelle, « Feinte sur les pots », peut servir de piste de départ (ou de conclusion) à une aventure se déroulant à Tahala. Si vous avez apprécié, vous pouvez consulter d’autres bonus sur Tahala, ou lire un autre texte où l’on parle de marins et de tapis. Et tant qu’on parle d’argent à Tahala, un très court texte en est le thème ici. Pour ceux qui seraient plus intéressés par les notables de l’île, pourquoi ne pas jeter un oeil sur la biographie (non autorisée) du Gouverneur.

illustration de Guillaume Tavernier

FEINTE SUR LES POTS

Le soleil à son zénith n’épargnait qu’une mince bande au pied des murs. Le va-et-vient des déchargeurs entre cale obscure et quai ensoleillé était l’unique activité du port. Des trois navires amarrés, un seul déversait encore sa cargaison. C’était précisément celui-là que Balat-Zar Kîpsü, Grand Argentier de Tahala, épiait depuis le bâtiment au bout du débarcadère.

Il revenait au Grand Argentier de superviser l’ensemble des transactions à Tahala, ainsi que la frappe de la monnaie. Loin de la fraîcheur de son bureau au palais du Gouverneur, Balat-Zar ne quittait pas des yeux les grands pots en terre qui sortaient un à un de la cale et s’alignaient sur le quai. Ces récipients appartenaient à un continental brun au corps massif, Ashraf Abalel, installé depuis peu à Tahala. Ce dernier n’avait pas fait mystère d’être venu sur l’île pour y faire fortune dans le commerce du tavrek, plante comestible typique de la cité des aigles.

L’usage voulait que cet aliment soit transporté dans des poteries. Sur le continent, une fois vides, ces récipients étaient renvoyés à Tahala pour une nouvelle expédition. Il était beaucoup moins coutumier que les pots vides soient récupérés dès leur descente du bateau. Que des marchandises rares et coûteuses soient aussitôt acheminées vers les Escarpés ou les Hauts Ventés, cela se comprenait. Mais de simples pots en terre… Surtout aux heures les plus chaudes. Chaque commerçant disposait d’un lieu de stockage dans les entrepôts souterrains. C’était là-bas qu’allait attendre toute marchandise « ordinaire ». Et fait plus étonnant encore, Ahsraf Abalel était venu en personne assister au déchargement et à la récupération de ses récipients.

La cale était presque vide lorsqu’un des déchargeurs s’écarta de la file de ses camarades pour se placer à l’ombre. Il prit une gourde d’eau, y but quatre fois avec une pause entre chaque rasade ; pendant ce temps, sa main gauche était restée bien ouverte, les cinq doigts écartés. Le Grand Argentier n’avait raté aucun de ses gestes. Bien ! Quarante-cinquième pot donc ! Pensa-t-il.

Sorti sous la lumière crûe, il s’approcha du négociant qui n’avait d’yeux que pour ses récipients.

– Messire Abalel !

– …Messire Kîpsü.

Les yeux du commerçant ne s’étaient écarquillés qu’une fraction de seconde, mais cette réaction fugace n’avait pas échappé au Grand Argentier.

– Quel sérieux, messire Abalel ! Venir soi-même assister au débarquement de ses pots vides, alors qu’un contremaître aurait suffi, voilà qui force mon admiration…car ce sont bien vos pots n’est-ce pas ?

– Oui les miens, répondit le commerçant avec vigueur. Un de mes scribes a mal calculé et nous voilà à court. Obligé de venir les récupérer au plus vite.

D’un geste de son bras long et décharné, le Grand Argentier invita son interlocuteur à faire quelques pas :

– Et je vous en félicite…Voyez-vous, j’ai toujours admiré les gens industrieux et travailleurs. Tenez, par exemple, ces déchargeurs. Eh bien, j’admire leur force, leur résistance…

Arrivé au quarante-cinquième pot, Balat-Zar s’en saisit, le souleva et gémit sous l’effort :

– Voyez, ils les transportent…sans peine alors que moi…oups !

Le pot que le Grand Argentier avait levé haut, comme pour éprouver sa force, lui échappa et se brisa sur le sol. Un lourd silence s’installa entre les deux hommes alors que des cauris, les pièces d’or de Tahala, brillaient parmi les débris du double fond de la poterie.

Après un toussotement et sur le ton de la confidence, Ashraf Abalel murmura à Balat-Zar:

– Bon d’accord, je vous explique. J’ai pas confiance dans l’équipage de ce bateau. Cette ruse c’est pour ramener discrètement une grosse somme que me devaient des clients du continent. Mais c’est légal, j’ai vérifié.

Sur le même ton, le Grand Argentier se pencha à l’oreille du négociant :

– Vous avez tout à fait raison messire Abalel. Vous pouvez convoyer votre argent de la façon qu’il vous plaît. Mais permettez-moi de vous faire part de ma surprise de vous voir payé, non en monnaie du continent, mais en cauris. J’ignorais notre argent si …répandu.

Le négociant avala sa salive avec peine. Balat-Zar se pencha, ramassa une pièce d’or et poursuivit :

– Vous qui avez si bien étudié nos lois, savez donc que, parmi mes charges, se trouve celle de faire frapper la monnaie de l’île…

Avec un stylet tiré de sa poche, il raya la pièce. Sous une mince feuille d’or se cachait un métal terne.

– …et de traquer les faux-monnayeurs.

Du bâtiment sortaient des gardes, leur Capitaine en tête.

– Messire Abalel, je vous sais pensionnaire régulier de la Maison des Plaisirs. Je vous propose un peu de changement. Vous serez désormais l’hôte de nos geôles.

La tête courbée, encadré de quatre gardes, Ashraf Abalel se demandait comment sa ruse avait été éventée et comment ce maudit grand échalas avait identifié les bons pots.

– Capitaine, vous me saisissez tous les récipients, ordonna le Grand Argentier.

Et, sur un ton plus bas, pour n’être entendu que de l’officier :

– Et vous me mettez de côté ceux dont le fond ne porte pas les deux petites griffures parallèles, faites il y a un mois lorsqu’ils ont quitté l’île.

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