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La reconnaissance, une mission qui sent la neige froide et le plastacier fondu

dessin de Guillaume Tavernier
illustration de Guillaume Tavernier

LA RECONNAISSANCE

Le panache de neige projeté par le véhicule de reconnaissance se distinguait à peine à travers le voile blanc soulevé par le vent. Du haut de son cockpit, l’ex-sergent Dubois, fidèle à son habitude, bougonnait

– …et dire que j’me plaignais des missions quand j’étais dans l’armée…mais, là, contractuel chez Libert, c’est l’ponpon. Et que j’t’envoie chercher des explorateurs paumés, et que j’t’annule la mission parce qu’en fait, ils avaient juste oublié de pointer en rentrant…et que j’te déroute pour aller vérifier une info foireuse sur des rebelles en secteur S81…

Dans un mouvement sec des lèvres, son cigare passa de la commissure droite à la gauche. Sans même qu’il ne s’en rende compte, sa main tripota à travers les nombreuses couches de vêtements et pour la vingtième fois de la journée, ses plaques d’identification militaires qu’il avait refusé de restituer. L’ancien sous-officier poussa un long soupir. Puis il lâcha : « …enfin, heureusement que c’est bien payé ! »

C’était précisément les attaques des activistes contre les lieux de forage qui avaient conduit la compagnie Libert à engager des « agents de sécurité » et à les équiper comme une véritable armée. L’extraordinaire richesse du sous-sol de la planète avait attisé les convoitises. Des sociétés concurrentes étaient entrées dans la danse, équipant en sous-main la rébellion, contre la promesse de pouvoir exploiter les gisements par la suite.

Comme à son habitude, Dubois pilotait cockpit ouvert, seulement protégé par le saute-vent. Certes, l’air froid lui glaçait le visage malgré la combinaison auto-chauffante, mais il tenait à « sentir » ce qui se passait autour de lui. Cela lui avait plusieurs fois sauvé la vie. Et cette fois-là aussi…

Les lèvres engourdies, il laissa échapper son cigare qui roula sur le plancher. Dans un grognement, le pilote se pencha pour récupérer son havane. Inconsciemment, il fit obliquer son véhicule vers la gauche, précisément au moment où le missile frappait le glisseur. Sans cette manœuvre involontaire, les rebelles auraient réussi à toucher de plein fouet le cockpit et son conducteur. Sous le choc, l’engin se coucha sur le côté. Les sangles du harnais comprimèrent avec violence les épaules et les cuisses de Dubois. Le tapis neigeux avait amorti l’impact mais pas assez pour empêcher le front du pilote de heurter le tableau de bord. La poudreuse qui s’engouffra dans la cabine et fouetta son visage pendant la brutale décélération, l’empêcha de tomber inconscient. Après plusieurs dizaines de mètres de glissade, le glisseur s’immobilisa enfin. Encore sonné, l’ex-militaire lutta contre les boucles de son harnais avant de réussir à s’extraire de l’épave. Il fit quelques pas titubant dans la neige pour s’éloigner de l’épave. Dans un éclair de lucidité, il se figea et s’imposa deux secondes de réflexion : son matériel ! Au pas de course, il retourna vers le cockpit pour se saisir de son fusil, de son sac et de la radio puis repartit. L’arrière de l’engin n’était plus qu’un amas de plastacier déchiqueté et fumant. Grâce à l’écran que constituait le glisseur, le pilote put s’éclipser sans être vu de la direction d’où était parti le missile.

– Bon, le côté positif de l’affaire, c’est que j’suis pas venu pour rien. Ils sont bien là. S’ils sont courageux, ils viennent à pied voir s’ils m’ont eu. Sinon, ils tirent un second missile, pensa-t-il.

L’explosion de son véhicule quelques secondes plus tard lui fournit la réponse. Des éclats de métal et de plastique volèrent sifflèrent au dessus de sa tête. La chaleur et la fumée dégagées par la carcasse en feu lui fournirent un camouflage supplémentaire pour s’éloigner.

Quelques minutes plus tard, depuis un minuscule monticule, l’ex-sergent, couché dans la neige, observait la petite crête en face de lui avec ses jumelles. La douleur dans son front pulsait au rythme de son cœur. Dans l’écran, de minuscules taches blanches, bien alignées, lui confirmèrent que c’était là-bas que se cachaient les rebelles.

– Les gars, y’a pas que vous qui avez des caméras thermiques. Et vous m’avez l’air bien confiants… »

Comme les insurgés ne donnaient pas signe de vouloir décrocher, il activa le mode localisation de ses jumelles. Dans le même temps, il prit le module de la radio et envoya trois messages pré-programmés : le compte-rendu de la destruction de son véhicule par missile, la confirmation qu’il restait opérationnel avec sa position, et enfin, la demande d’un appui aérien contre un groupe rebelle accompagné des coordonnées. Scrutant la crête où les taches blanches se trouvaient toujours, un bip discret lui indiqua que la réponse à ses envois était arrivée.

– Patrouille aérienne déroutée sur votre position. Frappe dans trois minutes.

S’installant dans son lit de neige aussi confortablement qu’il le pouvait, Dubois tripota ses plaques un sourire mauvais aux lèvres, et pensa : « Tout compte fait, il est pas si mal ce boulot… ».

illustration de Guillaume Tavernier

 Histoire inspirée d’une illustration de Guillaume Tavernier, homme qui fait feu de tout bois.

La version audio de cette nouvelle est disponible ici.

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