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Bienvenue à bord, une histoire de marins avec des mousses, des louches et un tapis

dessin de Guillaume Tavernier
illustration de Guillaume Tavernier

BIENVENUE A BORD

Dans la salle de la taverne, c’était à qui parlerait le plus fort, à qui boirait le plus, à qui raconterait l’histoire la plus incroyable. Avec leurs plateaux chargés de chopes de bière, les serveuses en tablier slalomaient entre les tables et les mains agiles des marins. Les plus entreprenants recevaient une claque, accueillie par un rire gras. Pendant les longues et froides nuits de veille sur le pont, ils repenseraient en souriant à cette gifle-là. La soirée était bien avancée et les plats de viande fraîche et de légumes, dont l’odeur hanterait les esprits pendant des mois, n’étaient plus servis.

Comme chaque année, avant d’embarquer pour les Grands Bancs, les équipages se rassemblaient dans cette auberge proche du port pour leur dernière nuit à terre. Certains marins se retrouvaient pour leur vingtième départ et se connaissaient comme des frères. Mais pour les moins âgés, tel le jeune Karl, cette soirée était le premier contact avec des hommes dont ils allaient partager la vie des mois durant. Comme les autres adolescents présents, Karl avait grandi sur le littoral. Certes, il connaissait la mer, la pêche et la navigation, mais toujours à proximité des côtes. Rares avaient été les nuits passées hors de son lit. Le temps était venu d’intégrer un équipage. Mieux ! De s’y assimiler, d’en comprendre les rites, les usages. De savoir avec qui plaisanter, avec qui parler et qui éviter.

Parmi les nouveaux venus, les mousses constituaient la population la plus jeune. Adolescents à peine sortis de l’enfance, les plus chanceux accompagnaient qui un père, qui un grand frère.

Karl faisait partie de cette catégorie-là. Le cap des treize ans franchi, il atteignait enfin l’âge de suivre son aîné. Il désirait montrer à son frère Lars qu’il serait un bon marin au long cours et qu’il ne ferait pas honte à la mémoire de leur père.

Leur père…Trois ans après son décès, Karl souffrait moins de son absence. Mais dans cette taverne remplie d’hommes qui lui ressemblaient tant, le jeune mousse ressentit combien il lui manquait. Malgré, les longs mois passés en mer, son père se débrouillait toujours pour être présent : avant de prendre le large, il cachait de petits cadeaux dans les endroits les plus improbables de leur maison et alentour. Et lorsque Karl ne réussissait pas à découvrir une nouvelle cachette, sa mère lui donnait un indice. Cette course au trésor rendait l’absence moins pénible mais l’enfant était toujours aussi heureux de le voir rentrer à la fin de la saison de pêche.

Karl repensa à la mort de son père. Cet homme, fort et solide, qui avait bravé tant de dangers en mer, avait quitté ce monde un harpon à la main en défendant le village contre un raid d’orcs. Le jeune adolescent n’avait pas assisté à la bataille, caché avec sa mère dans la remise. La disparition des cris avait marqué la fin des combats et la défaite des envahisseurs. Ils étaient alors sortis et avaient trouvé, dans l’âcre fumée des incendies, le marin, ses yeux vides tournés vers le ciel, dans une mare de sang. Les corps de quatre orcs autour de lui montraient qu’il s’était battu avec férocité et n’avait cédé que sous le nombre.

Une bourrade le fit sortir de sa rêverie.

– Oh Karl, tu dors ? lui lança son frère qui passait près de lui.

Au décès de leur père, Lars venait d’avoir quatorze ans et rentrait de sa première campagne de pêche. Son intégration dans un équipage lui avait ensuite permis de pourvoir aux besoins de la famille. Projeté dans le monde adulte, Lars avait fait face. À chaque retour à terre, le grand frère racontait à Karl les merveilleuses aventures qu’il avait vécues : la fois où il disait avoir vu un dragon voler au loin sur l’horizon, son escale sur la mythique île de Tahala… Même s’il se doutait que son frère exagérait un peu, Karl se languissait de prendre la mer avec son aîné.

Dans la taverne, les mousses se tassaient au bout des tables, leurs visages encore poupons marqués d’un mélange de fierté et d’appréhension. Il leur tardait de faire leurs preuves mais la rudesse de ce milieu d’hommes les intimidait. Les plus courageux, ou les plus soucieux de plaire, se risquaient à entamer une conversation avec des marins, qui, du haut de leurs vingt ans, jouaient les vieux loups de mer devant cet auditoire conquis d’avance. Les vieux briscards observaient à travers la fumée de leurs pipes, amusés et secrètement nostalgiques de leur propre jeunesse, ce spectacle qui se reproduisait, année après année.

Karl lui, se cantonnait à écouter et à observer. Lorsqu’on l’interrogeait, il répondait. Lorsqu’on lui disait de boire, il buvait. Mais il tâchait de rester aussi discret que possible. Lars l’avait prévenu :

– En mer c’est pas de forts en bouche qu’on a besoin. C’est de gars fiables, qui connaissent leur boulot et qui restent à leur place.

Son grand frère avait d’ailleurs mis un soin scrupuleux à le traiter comme les autres mousses dès leur arrivée dans la taverne. Un peu surpris par ce changement d’attitude, Karl interprétait cela comme la volonté de ne pas attirer l’attention sur son cadet.

La soirée battait son plein, lorsqu’un marin, que tous nommaient « Cap des Caps », le capitaine des capitaines, monta sur une table en réclamant le silence. Il fallut plusieurs secondes avant que les buveurs entendent cet appel, réalisent qu’on leur demandait de se taire et réussissent à obéir. Enfin, on n’entendit plus que le crépitement du feu dans la vaste cheminée et le ressac sur la digue toute proche.

Cap des Caps, obéissant à la tradition, prononça alors un discours appris par cœur :

– Camarades pêcheurs,

Avant d’nous embarquer sur la grande salée

Là où nous allons de belles pêches chercher,

N’oublions pas le danger qui aussi rôde.

Bon compagnon vaut filet qui déborde.

Aussi, jeunes marins, vous allons éprouver,

Votre chasse au lopi allez nous montrer.

Vigilants et attentifs il vous faudra être,

Mais en silence vous devrez disparaître.

Le calme que Cap des Caps avait réussi à obtenir fut rompu par l’ovation d’une centaine de poitrines. Pendant que l’on rassemblait les mousses près du bar, les tables furent poussées sur les bords de la vaste salle laissant un grand espace au centre. Les marins se mirent aussitôt à scander : « Le tapis ! Le tapis ! ». Sorti du fin fond de la réserve, une longue toile épaisse, tachée et usée, fut déroulée sur le parquet. Collé au comptoir, Karl, comme ses jeunes compagnons, regardait la scène avec un mélange de curiosité et d’inquiétude.

Lars ne lui avait pas parlé de ce jeu. Le jeune mousse comprenait bien que c’était à eux que s’adressait le poème mais n’en saisissait pas bien le sens.

Cap des Caps expliqua à la vingtaine de mousses ce que l’on attendait d’eux :

– Les jeunes, écoutez-moi bien ! Vous allez nous montrer que ce que vous avez dans le ventre. Faudra être vigilant et discrets, comme en mer. Pour ça, on va simuler une chasse au lopi, un des poissons les plus difficiles à attraper. Vos yeux vont être bandés, comme ça pas de triche. Et vous allez être répartis en deux bordées. Une sera celle des pêcheurs, l’autre jouera les lopis. Vous, les poissons, vous allez devoir « nager » c’est-à-dire traverser la salle en rampant le plus discrètement possible sous la surface de la mer, autrement dit sous le tapis. Attention ! Interdiction de sortir sur les côtés, faut arriver à l’autre bout. Les autres, vous recevrez des louches que vous voyez là-derrière le comptoir ; ce seront vos harpons. À mon commandement, sans tomber à l’eau, donc sans marcher sur la toile, vous allez repérer les lopis à l’oreille et les taper avec vos ustensiles. Et personne n’enlève son bandeau avant que je ne le dise. C’est clair ?

Soucieux de bien faire, les apprentis-marins hochèrent la tête. Certains regardaient avec appréhension les objets pendus au mur.

– Avant de tirer au sort, est-ce qu’il y a parmi vous des courageux et des discrets pour faire les lopis ?

Parmi la vingtaine de mousses, aucun n’osa bouger. Ceux qui tout à l’heure parlaient fort avec des marins plus âgés, étaient frappés de mutisme et contemplaient leurs souliers.

– Bah s’il en faut, moi je le fais dit Karl, avec un timide haussement d’épaules.

Son audace donna du courage à trois autres adolescents qui, eux aussi, se proposèrent pour ramper sous le tapis. Sans comprendre pourquoi, Karl vit son frère le regarder avec fierté, un petit sourire au coin des lèvres. Le même sourire que lorsqu’il préparait un mauvais tour.

Un sac de toile rempli de galets noirs et blancs servit à répartir le reste des mousses.

Avec le même lyrisme que quelques minutes auparavant, Cap des Caps, debout sur une chaise et dans un silence tout aussi difficile à obtenir, déclama :

– Heureusement le sort, parfois dur, est juste,

Ceux qui croyaient le beau rôle posséder

Tout compte fait, se retrouvent à ramper.

Le Marin doit être courageux, pas flibuste !

Devant l’air surpris des mousses qui se regardaient les un les autres, Cap des Caps ajouta, moqueur :

– Nous allons donc inverser les bordées. Ceux qui voulaient être pêcheurs seront lopis et vice-versa.

Une fois les yeux bandés et les deux groupes constitués pour de bon, la première bordée fut positionnée à une extrémité du tapis pendant que les membres de la deuxième recevaient, chacun, une des louches. Les « lopis » s’allongèrent prêts à ramper. Karl aveuglé par son bandeau et équipé de son « arme », fut guidé près du tapis. Cap des Caps émit un sifflement strident pour donner le départ.

Un grand silence s’établit, seulement ponctué des « poc » que faisaient les simulacres de harpons en frappant le sol. Malgré le soin que mettaient les jeunes gens sous le tapis à progresser sans bruit, les frappes sonnaient nombreuses et précises. Sous la douleur, quelques mousses laissaient échapper de petits gémissements aussitôt suivis d’une avalanche de coups. De leur côté, les adolescents restés debout, très concentrés, tâchaient de localiser leur gibier et de le frapper malgré les bousculades de leurs camarades. À plusieurs occasions, Karl fut heurté par d’autres mousses un peu trop enthousiastes à son goût. Il reçut même quelques coups de louche.

Autour du tapis, des marins ne pouvaient se retenir de pouffer et étaient rabroués par les « chut ! » de leurs compagnons. Le claquement de la porte de la taverne et des gloussements sonores indiquèrent aux mousses aveugles que certains hommes n’avaient pas pu résister au fou rire et étaient sortis donner libre cours à leur hilarité. Mais, pressés d’assister au spectacle, ceux-là revenaient bien vite dans la salle pour voir la fin de la « chasse ».

La sortie du dernier des lopis fut marquée d’une formidable clameur mêlée de rires longtemps retenus. Au commandement de Cap des Caps, les mousses ôtèrent leurs bandeaux. Une partie des marins se pressaient autour des jeunes pour les féliciter par de rudes bourrades. Abandonnant la distance qu’il avait affichée jusque-là, Lars donna une chaleureuse accolade à son frère, le regard rempli de fierté. Tous les autres marins se tenaient près du bar, rigolards. Les adolescents qui venaient d’émerger de sous la longue toile se frottaient là où les coups avaient plu mais souriaient d’avoir réussi l’épreuve. Beaucoup félicitaient, sous le regard enjoué des adultes, ceux de l’autre bordée pour la précision de leurs frappes. Ces derniers s’en amusaient d’autant qu’ils pensaient n’avoir pas réussi à toucher une seule fois.

Tout à leur joie, aucun des jeunes, sauf Karl, ne remarqua que les très nombreuses louches, raccrochées depuis quelques secondes seulement, oscillaient sur leur support. TOUTES les louches !

Karl se pencha vers son frère et, dans le brouhaha, lui murmura :

– Dites donc, vous n’avez quand même pas profité que nous avions les yeux bandés pour tous prendre une louche et taper sur les lopis ?

Un large sourire malicieux s’afficha sur le visage de son frère.

 

 

La version audio de cette nouvelle est écoutable ici.

Et si vous souhaitez lire une autre histoire se déroulant sur des quais, en l’occurrence, ceux de Tahala, c’est ici. Pour les amateurs de science-fiction ET de fantasy, pourquoi ne pas jeter un coup d’oeil à la nouvelle « L’échantillon« .

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